Pour l'amour du sucre

Sous sa carapace de lâcheté, l'homme aspire à la bonté et veut être aimé. S'il prend le chemin du vice, c'est qu'il a cru prendre un raccourci qui le mènerait à l'amour.

John Steinbeck

 

En improvisation théâtrale, en création et dans la vie en général, c’est souvent la même chose.

Qu’est-ce qu’on veut? TOUT!

Et quand est-ce qu’on le veut? MAINTENANT!

Pour combler nos besoins, on continue à investir dans les énergies fossiles, à manger trop de sucre, à traverser la rue quand ce n’est pas le moment, à faire l’amour sans condom, à voter pour Trump? Pourquoi prendre autant de raccourcis?

Le spectacle improvisé est une discipline où le comédien doit avoir assez de confiance pour justifier sa présence sur scène. Pour obtenir le consentement du public, nous sommes constamment à la recherche d’un moment qui pourrait capter l’attention de tous. On prend les raccourcis, on cherche les trucs et les effets, autrement dit, on cherche à faire réagir le public pour être certain d'avoir son attention. La plus manifeste de ces réactions est le rire. En plus de nous indiquer que le public est bien à l’écoute, ses éclats de rire ont pour effet de nous convaincre qu’il aime ce qu’on dit et qu’on lui fait passer un bon moment. On cherche alors à dire cette réplique épique et improbable en surprenant tout le monde pour obtenir quelques secondes d’attention réconfortantes... qui nous empêchent de jouer naturellement par la suite et transforment souvent le reste de notre histoire en cauchemar.

Cette dynamique est encore présente aujourd’hui au secondaire, au cégep, à l’université. C’est ce que j’observe régulièrement quand je donne des ateliers à de jeunes joueurs. Immanquablement, la vedette du groupe est un(e) jeune confiant(e) lançant des répliques hors contexte qui déconstruisent le jeu, dans l’unique but de faire réagir les gens qui l'écoutent. Même ses partenaires de jeu l'acclament. Et pendant ce temps, dans un coin, on en voit un autre qui répond avec une justesse désarmante, qui pourrait porter un spectacle complet sur ses épaules, mais qui est complètement éclipsé par la pyrotechnie de la vedette.

Jusqu’à mes 20 ans environ, je ne vivais que pour ça, amuser mon public et le faire rire immédiatement. Ça, les étoiles et les points, puisqu’à cette époque, je ne jouais que le Match. C’était très valorisant sur le moment, même si ça avait pour effet de provoquer des creux de scénarisation abyssaux. Cette dépendance aux réactions du public, spécialement le rire, existait pour combler mon besoin d’amour et de consentement immédiat, mais aussi parce que j’étais incapable de décoder les autres réactions et signes de la présence et de l’approbation du public.

Même les pros n’échappent pas à cette dynamique. Ce besoin de consentement immédiat est en nous. Et tant qu’on n’intellectualise pas ce procédé, on ne fait que répondre à notre instinct pour combler le vide.

Avec le temps, j’ai compris que le spectacle que je jouais était plus important que ses participants et que réagir de façon conséquente au contexte proposé dans l’histoire nous permet de capter l’attention de notre public et de la conserver de façon beaucoup plus efficace et intelligente. Pour ceux qui préfèrent les métaphores alimentaires, c’est un peu comme manger bio : ce n’est pas une expérience aussi intense que se claquer l’entièreté d’un paquet format familial de M&M, mais tu peux au moins apprécier ton expérience à long terme en évitant d’aller vomir dans une ruelle.

Aujourd’hui, je fuis l’effet, même si j’ai encore cette pulsion en moi de lancer des répliques qui ont un impact de 8 sur l’échelle de Richter. Je cherche quand même le chemin le plus adéquat pour remplacer nos raccourcis surutilisés. Fuir l’effet, c’est aussi l’une des «contraintes» que nous nous donnons avant chaque spectacle. TROIS n’y échappe pas, parce que jouer sans textes, sans thèmes et sans durée nous place dans une situation instable et risquée. Le genre de situation qui nous encourage à prendre des raccourcis, jouer sur les effets et chercher des répliques épiques ; le genre de situation stimulante qui nous fait évoluer lorsqu’on arrive à transcender ses limites et à réinventer ses possibilités. Est-ce que Dominiq, Salomé et moi allons réussir à fuir l’effet ce soir? Je l’espère sincèrement, mais ce sera à vous de le constater. 


 TROIS, 11 octobre à 20h, au Balcon Cabaret Music-Hall, 463 rue Ste-Catherine O.

avec Salomé Corbo, Frédéric Barbusci et Dominiq Hamel