As-tu essayé l'impossible?

Comme au temps des plus anciens, nommer c'est reconnaître, c'est faire exister, c'est rendre éternel.

-  Jacques Attali

En 15 ou 20 ans, j’ai eu la chance de donner des formations à toutes sortes de gens, de tous âges, en France, en Belgique, en Suisse, au Québec; j’en ai même donné au Nunavut!

Dans ces formations je parle beaucoup. Peut-être trop. Je parle beaucoup parce que je suis passionné et quand j’ai devant moi des gens qui ont soif d’apprendre, ça m’allume énormément. Dans ces formations, il y a une chose que je répète à tout le monde :

Je crois qu’il existe deux limites en improvisation théâtrale: notre imagination et notre capacité de faire comprendre aux autres notre imagination.

On travaille ensuite sur la précision et la clarté du jeu. Tenter de faire comprendre au public et à nos partenaires ce que l’on a dans la tête au lieu de leur dire. Le classique on veut pas l’sawouèr, on veut le wouèr! comme disait Yvon Deschamps. Pour les gens qui pratiquent l’improvisation comme passe temps, ça suffit. Ça, jouer juste, écouter la personne avec qui l’on joue et se laisser aller. C’est déjà pas mal. Apprivoiser la création en direct, c’est suffisant comme travail.

Mais le jour où on aspire à repousser les limites de la discipline, à se rendre plus loin que ce que l’on croit possible, dans quelle direction devrions-nous pousser? Disons que c’est pas mal là que je suis rendu : chercher quelque chose que je ne vois pas. Pour ce qui est de l’imagination ça va. Hé bien… Me semble que ça va? Du moins, on a tellement de choses qui nous passent par la tête qu’on ne devrait pas se soucier du développement notre imaginaire? Right? Et si l’imagination était la plus grande frontière de l’improvisation? Que le fait que nous cherchions à être de plus en plus efficaces, mais en passant sensiblement tout le temps pas les mêmes chemins ferait en sorte qu’on ignore tout des autres avenues possibles. Par où dois-je creuser pour en avoir plus?

Dernièrement, je lisais sur le groupe Facebook Improvisation France quelqu’un qui demandait « quelles sont les citations et autres leitmotivs connus et courants en impro? » Les participants y allaient de toutes sortes de réponses et, parmi ces réponses, plusieurs étaient des « règles ». Des règles pour gérer le chaos. Dans le milieu anglosaxon de l’improvisation, c’est quelque chose de plutôt commun. Du  moins, c’est ce que j’ai remarqué. Here are the rules of improv! Always say yes. Make your partner look good. Always wear khakis. And so on… « Voici les règles de l’impro! Dites toujours oui. Faites briller votre partenaire. Portez toujours du khaki, etc. »

Ce sont de bons conseils quand on en est à nos débuts, mais obéir à des règles risque de nous mener toujours au même endroit. Que dois-je faire pour aller ailleurs? Ma nouvelle règle c’est lâche les règles. Sortir des sentiers battus. Faire de l’impro qui me fait peur! Faire du offroad improv. Faire ce que je n’ai jamais fait. J’irais encore plus loin en disant: faire quelque chose que je ne sais même pas qui existe.

La tarte des possibilités

Quand on habite dans le même appartement pendant plus de dix ans avec d’autres improvisateurs, on finit par parler souvent d’impro, même quand on ne le veut pas. Avec Tony (nom d’emprunt), on passait beaucoup de temps à parler d’improvisation. Théories, conneries, décorticage des histoires et de procédés, nos meilleures discussions se passaient souvent vers 1h du matin après que l’un des deux choke son « bonne nuit » et fume une dernière cigarette. On fumait à l’époque… Tout le monde fumait à l’époque. Bref, c’est au cours d’une de ces discussions que nous avons inventé La tarte des possibilités. Je vous expose la théorie. Ça ressemblait un peu à ça.

 

Tarte représentant les possibilités dans un spectacle improvisé

1.    Ce que l’on voit 90% du temps

2.    Ce que l’on voit quand on s’impose des styles

3.    Moments de grâce

4.    Miracles

5.    Ce qu’on ne fait pas parce qu’on a pas l’habitude de penser de cette façon

6.    Ce que l’on ne veut pas faire parce que ça implique de la douleur ou des choses qui ne sont pas encore possibles

Ça fait déjà plusieurs années que je suis à la recherche de la pointe bleue, mais ce n’est pas toujours évident de s’y rendre. Faut-il absolument créer de nouveaux contextes dans lesquels on peut jouer? Faut-il provoquer des rencontres pour jouer avec des personnes qu’on ne connaît pas? Le but n’est pas simplement trouver l’inconnu, il faut trouver des façons, que l’on ignore aussi, pour s’y rendre.

Dernièrement, j’ai décidé de demander aux participants de mes formations de me dresser une liste de 10 choses qu’ils n’ont jamais faites en spectacle et qu’ils aimeraient réaliser. Impossible ou non. Budget illimité. Tout est possible! J’ai reçu toutes sortes de réponses. Elles vont de « jouer un personnage confiant » à « jouer avec un animal », en passant par« jouer une scène à caractère sexuelle assumée ». Et ce qui est fascinant, c’est que peu importe où on est rendu dans notre cheminement en improvisation, on réussira toujours à trouver des réponses pour remplir sa liste. Je crois qu’on arrête de jouer le jour où on a plus la force de chercher des réponses. Et moi j’ai encore plein de réponses à chercher.

Frédéric Barbusci

Petit bonus. Voici ma liste d’aujourd’hui de 10 choses que je n’ai jamais faites en impro et que j’aimerais réaliser un jour pour le fun, ou par miracle :

1.    Produire et jouer dans un spectacle sous-marin

2.    Jouer avec un membre de ma famille qui assumerait complètement de jouer avec moi et faire de l’autofiction

3.    Trouver une façon de jouer avec 1000 personnes

4.    Manger pendant tout un spectacle

5.    Jouer en étant accompagné par un orchestre symphonique

6.    Jouer sur tous les continents

7.    Jouer en italien

8.    Jouer dans une scénographie modifiable

9.    Jouer en apesanteur

10.  Jouer pour un public de deux personnes (pas par accident)

 

N’hésitez pas à écrire votre liste en commentaire sur notre page Facebook. Ça serait bien de pouvoir s’inspirer les uns les autres.